Actualité de Vaclav Havel : 10 leçons d’un homme de courage et de vérité
Cher(e)s ami(e)s,
Depuis la mort de Vaclav Havel, le 18 décembre dernier, j’ai souvent repensé à la vie et aux combats de celui auquel François Mitterrand disait en 1991 : « vous nous avez aidés à comprendre le monde et l’époque dans lesquels nous vivons ».
J’ai gardé un souvenir très vif de nos rencontres et tout particulièrement de nos échanges lors de ce colloque auquel il m’avait conviée à Prague, en octobre 2007. Son thème – « Liberté et Responsabilité » – résumait l’engagement de celui qui, bien que n’ayant pas cherché le pouvoir, l’assuma sans se dérober à son devoir et en restant fidèle à ses convictions.
Ses compagnons des dissidences d’avant la chute du Mur, comme son compatriote Petr Uhl, l’un des initiateurs à ses côtés de la Charte 77, ou son ami Adam Michnik, historien polonais lui aussi opposant précoce et conseiller actif du syndicat Solidarité, ont tous souligné cette fidélité et cette intégrité que n’entamèrent ni les persécutions d’antan ni l’exercice ultérieur de la plus haute charge à la tête de son pays.
Gouverner sans mentir ni se trahir, telle devrait être la règle de celles et ceux qui ont l’honneur d’exercer de hautes fonctions au service de leurs concitoyens.
Dans quelques mois, la France va effectuer un choix majeur pour son avenir.
La morale et la politique, que Vaclav Havel unissait solidement ensemble, y auront, chez nous aussi, partie étroitement liée.
En ce début d’année, je voudrais partager avec vous quelques réflexions que m’inspire le legs de celui qui n’a cessé d’appeler les citoyens à « sortir des tranchées de la sphère privée pour prendre part à la conduite des affaires publiques ».
Je voudrais souligner la pertinence de ses mises en garde et de ses avertissements pour ici et maintenant.
A l’exception d’un désaccord sur le soutien apporté à l’intervention américaine en Irak (dont je comprenais les raisons historiques, géopolitiques et même psychologiques sans pour autant approuver le choix que fit Vaclav Havel de soutenir une guerre dont il reconnaîtra d’ailleurs qu’elle fut mal engagée et mal conduite), restent à mes yeux dix leçons essentielles dont l’actualité me frappe dans le contexte national et international actuel.
1ère leçon : le courage de dire non
Au commencement, bien sûr, est le courage d’un homme épris de liberté.
Cela a été, à sa mort, abondamment rappelé.
Dès les années 60, l’œuvre du dramaturge donne à voir l’absurdité féroce d’un système politique dont la domination ne repose pas seulement sur les chars du Pacte de Varsovie mettant, en 1968, un terme brutal au Printemps de Prague : ce pouvoir doit, pour se perpétuer, décerveler, fabriquer de la résignation, obtenir le consentement passif de chacun.
Certaines de ses pièces montrent comment un tel régime fait un usage perverti et dévoyé du langage, comment les mots du discours officiel disent exactement l’inverse de ce qu’ils signifient, clichés et slogans qui obligent chacun à « dire blanc et penser noir », à « vivre dans le mensonge », l’aliénation et le non-sens.
On pourrait en dire autant de la novlangue du capitalisme financiarisé et de ses cohortes d’experts…
Analysant les mécanismes sur lesquels s’appuient les dictatures en vigueur dans ce qu’on appelait alors l’Europe de l’Est, Vaclav Havel distingue deux âges : celui du totalitarisme originel, qui exige l’adhésion ardente à un projet de société qui « sème la mort au nom des lendemains qui chantent », et celui de ce qu’il appelle le post-totalitarisme, où la volonté de transformation a cédé la place à la volonté de conservation d’un pouvoir décadent, « bouffonnerie dégradante », écrit-il, qui contraint chacun à la lâcheté, n’exige plus que la dissimulation, redoute l’imprévu et l’irruption intempestive de la vie.
A propos de ce totalitarisme finissant (« aux dents cassées » dit son ami Michnik), Vaclav Havel a parlé de « rencontre historique de la dictature et de la société de consommation », enjoignant à chacun de vaquer égoïstement à ses affaires sans se soucier des autres ni troubler l’ordre d’une société gelée et figée.
Après la terreur de masse du stalinisme triomphant, un mélange de répression sélective et de démoralisation généralisée ne vise plus qu’un comportement apparemment conforme.
Son théâtre décortique avec ironie ces mécanismes d’assujettissement.
Il ne propose pas de solutions clefs en mains mais pose au spectateur « des questions devant lesquelles il ne devra pas s’esquiver » et l’appelle à « bouger » (un terme qu’il aimait bien), à faire un pas de côté pour choisir de « vivre dans la vérité ».
2ème leçon : le choix de l’engagement
De la sécession artistique à la dissidence politique, Vaclav Havel a vite franchi le pas, au mépris des risques encourus.
En 1975, il adresse au Président Gustav Husak une lettre ouverte qui tire un bilan au vitriol de la « Normalisation » répressive qui a suivi à Prague l’entrée des troupes soviétiques.
Les opposants des pays voisins se reconnaissent eux aussi dans ce texte et le diffusent sous le manteau. « Nos têtes ont pris feu, dira l’un d’eux. Nous avons décidé de nous débarrasser de nos baillons ».
Un an plus tard, la répression qui s’abat sur le groupe de rock contestataire Plastic People of the Universe (Vaclav Havel était fan de rock, ami de Franck Zappa et grand admirateur du Velvet Underground de Lou Reed) est l’étincelle qui déclenche cet acte majeur : l’élaboration de la Charte 77 (en référence à l’année de sa publication). Quelques centaines de courageux signataires y appellent le gouvernement tchécoslovaque à respecter les accords d’Helsinki sur les droits de l’homme, dont il a été signataire en 1975.
L’un des trois porte-parole de la Charte est le philosophe Jan Patocka dont l’œuvre la plus connue, « Essais Hérétiques », est une réflexion sur le sens de l’histoire, la liberté et l’engagement. Ce livre éclaire les raisons d’une rébellion éthique et politique qui annonce la construction d’un contre-pouvoir civique dans une société où l’espace public est verrouillé.
La répression s’abat et Jan Patocka meurt en 1977 des suites d’un interrogatoire policier particulièrement brutal.
Dans les belles « Lettres à Olga » que Vaclav Havel, emprisonné, adresse à sa femme, il assume les risques pris et écrit que l’expérience carcérale a élargi ce qu’il était capable de comprendre tout en restreignant ce qu’il était disposé à respecter.
En décembre 1988, François Mitterrand pose comme condition de sa visite officielle à Prague de pouvoir rencontrer des dissidents et, parmi eux, Vaclav Havel. Celui-ci lui confie qu’il a toujours une brosse à dents sur lui car il n’est jamais assuré de ne pas retourner en prison avant la fin de la journée.
Il y retournera d’ailleurs une dernière fois avant qu’en 1989, la « révolution de velours » le porte à la Présidence de la République.
Malgré lui ? Oui, au sens où il n’a jamais brigué le pouvoir pour lui-même, toujours critiqué sévèrement « la politique politicienne » et s’est après coup abondamment moqué de la situation dans laquelle il s’était retrouvé : comme « un critique littéraire soudain forcé d’écrire un roman ».
3ème leçon : assumer le pouvoir
Je n’avais, écrira-t-il, aucune intention de devenir un homme politique : « nous n’avons pas choisi la politique, c’est elle qui nous a choisis ». Façon bien modeste de raconter l’histoire.
Mais, le moment venu, il saura être fidèle à ces propos prémonitoires de Jan Patocka, une dizaine d’années plus tôt : « l’épreuve réelle d’un homme ne consiste pas dans la façon dont il réalise ce qu’il a décidé de faire mais dans la façon dont il réalise le rôle que le destin lui assigne ». Son ami et compagnon de lutte ajoutait : « nous avons fait un premier pas qui en a entraîné un autre. Ainsi, logiquement, le mouvement s’est enclenché, en partie malgré nous. Avons-nous le droit de nous plaindre ? ».
Vaclav Havel acceptera l’épreuve du pouvoir et assumera sa responsabilité.
Il n’aurait pas été sérieux et responsable, écrit-il, après avoir critiqué toute ma vie le régime communiste, de refuser, dès sa chute à laquelle j’avais contribué, de participer à l’édification d’un système meilleur.
Il dira aussi : « J’étais devenu un outil de mon temps. Je n’avais pas le choix, l’histoire allait de l’avant à travers moi et dirigeait mes actes ».
C’est ainsi que, Président qui se croyait intérimaire, Vaclav Havel exerça treize années durant la magistrature suprême. D’abord à la tête de la Tchécoslovaquie. Puis à la tête de la République tchèque, après la séparation amiable avec la Slovaquie, à laquelle il avait tenté de s’opposer tout en observant que l’hégémonie parfois bien dédaigneuse des Tchèques avait poussé les Slovaques vers la sortie et attisé leur désir d’un Etat à eux.
4ème leçon : patience de la dissidence
Vaclav Havel avait, d’expérience, le sens du temps long qui n’exclut pas celui du moment propice à l’accélération de l’histoire. Il estimait qu’on ne peut subordonner les choix essentiels pour l’avenir d’une société à leur seule rentabilité politicienne à court terme.
Dans un essai dont le titre, « Il est permis d’espérer », traduit le parti-pris d’un optimisme lucide, il met en garde contre l’électoralisme à courte vue de ces politiciens qui font bon marché de leurs convictions pour obtenir à tout prix les faveurs immédiates de l’opinion, quitte à renier leurs promesses, à se dédire à répétition et à n’avoir pour programme que ce qui est assuré de plaire.
Ce n’est pas être exagérément polémique que de constater à quel point, en France, l’actuel Président de la République et éternel candidat à sa propre succession est imperméable à cette morale de l’action telle que la concevait Vaclav Havel.
Dans le beau discours intitulé « L’angoisse de la liberté », que Vaclav Havel prononça à Paris en 1992, devant l’Académie des sciences morales et politiques, il tirait cette leçon de son expérience de la dissidence : apprendre à attendre, ne pas croire qu’on peut « faire avancer l’histoire de la même manière qu’un enfant tire sur une plante pour la faire pousser plus vite », mais apprendre aussi à ne pas attendre que l’autre commence pour assumer sa responsabilité et prendre le risque de la liberté.
Il faut, disait-il aussi, cultiver la patience, qui n’est pas l’inaction mais « une attente inspirée par la conviction que la graine semée prendra ainsi racine et germera. Nul ne sait quand. Un jour ».
Il ne faut donc « pas identifier l’espoir aux prévisions » car l’espoir est d’abord une orientation de l’esprit et du cœur qui va au-delà du vécu immédiat et s’attache à ce qui le dépasse.
Pour sortir de l’isolement mais aussi, plus largement, pour agir à bon escient, il faut, rappelait-il, regarder bien au-delà de l’horizon.
Cette ample vision était, pour lui, le premier devoir d’un responsable politique.
5ème leçon : le totalitarisme, miroir grossissant d’une modernité égoïste
Certains hommages rendus à Vaclav Havel pour sa résistance derrière le rideau de fer oublient commodément qu’il n’a cessé de nous dire combien « la grisaille et le vide de la vie dans le système post-totalitaire » n’était qu’une caricature poussée à l’extrême de processus également à l’œuvre dans nos modernes sociétés occidentales.
« Nous sommes, disait-il, une espèce de mémento pour l’Occident, lui dévoilant sa tendance latente ». L’Est tend à l’Ouest « un miroir grossissant » car, des deux côtés et sans gommer ce qu’une société démocratique apporte de libertés vitales, les détenteurs du pouvoir, nomenklaturas bureaucratiques ou puissances de l’argent, encouragent, pour leur tranquillité, ce qu’il y a de pire en nous : l’égoïsme, l’indifférence, la lâcheté, la peur, la résignation, l’arrivisme, le désir de toujours se tirer d’affaire pour son propre compte, sans souci de l’intérêt général.
Comme Jan Patocka, Vaclav Havel refusait de réduire le communisme stalinien à une aberration du despotisme oriental : il y voyait plutôt un avatar de cette modernité industrielle et utilitariste qui poursuit aveuglément « la croissance de la croissance » en méprisant et écrasant les individus, réduits à n’être que « les boulons d’une machine monstrueusement grande, grondante et puante, dont personne ne sait quel est le sens véritable ».
Rien n’était plus éloigné de sa pensée que l’idée, héritée de la guerre froide et sans cesse recyclée depuis, qu’il y aurait, d’un côté, l’Empire du Bien et, de l’autre, l’Empire du Mal. Il préférait mettre l’accent sur les maux communs travaillant, à des degrés divers, des mondes qui ne sont pas étanches. De part et d’autre, on retrouve n otamment les mêmes ambivalences de la parole qui peut être à la fois trompeuse, quand les puissants l’instrumentent, et libératrice, quand les peuples s’en emparent.
La dépersonnalisation et la déshumanisation n’ont jamais été, pour lui, le monopole du communisme bureaucratique : le capitalisme effréné, la dictature des marchés et de l’argent-roi en sont également porteurs.
A Vaclav Klaus, aujourd’hui son successeur à la Présidence de la République tchèque après avoir été un Ministre ultra-libéral et l’artisan musclé de « réformes » thatchériennes, Vaclav Havel reprochait de commettre cette faute à ses yeux majeure : « vouloir réduire l’homme à un simple producteur de bénéfices ». Socialisme à la soviétique ou capitalisme à l’anglo-saxonne, l’un et l’autre système rabaissent, disait-il, l’humain au niveau d’une force de production et la nature à celui de moyen de production.
Dans ses mémoires intitulées « A vrai dire. Livre de l’après-pouvoir », Vaclav Havel confie que son principal sujet d’inquiétude n’est pas le terrorisme mais « la dynamique suicidaire de l’évolution de notre civilisation planétaire » qui ne se donne que des objectifs à court terme alors que le sort de la planète exige un sens de l’anticipation plus aigu et volontaire.
Il avait, je tiens à le souligner ici, très tôt pris conscience des dangers de la crise écologique qui menace notre monde.
Avant 1989 déjà, il brocardait ces apparatchiks qui accaparaient pour leur consommation personnelle les rares légumes « écologiquement purs » disponibles dans une économie qui ne se souciait nullement de l’environnement et de la santé des citoyens.
Après 1989, il mettait en garde l’Occident : ne fermez pas les yeux, nous adjurait-il, sur la catastrophe écologique du monde post-communiste car elle accélère le risque écologique global de notre monde commun.
Face aux désordres environnementaux croissants, face à l’échec de ces sommets velléitaires qui, de Copenhague à Durban, ne prennent pas les décisions nécessaires, face à l’impuissance des politiques de droite soumises aux grands lobbies, la responsabilité du temps long, chère à Vaclav Havel, a plus que jamais besoin d’hommes et de femmes politiques capables de tenir un langage de vérité et d’y conformer leurs actes.
6ème leçon : retrouver le sens de la responsabilité à l’égard du monde
C’était le fil conducteur de la pensée et de l’action de Vaclav Havel, de son œuvre écrite comme de ses engagements politiques. « La sauvegarde de notre monde, disait-il, n’est nulle part ailleurs que dans le cœur humain, la pensée humaine, la responsabilité humaine ».
Je me rappelle combien j’avais été frappée par la franchise avec laquelle il s’était adressé à ses concitoyens, le 1er janvier 1990. Porté par une immense ferveur populaire, il n’était Président de la République que depuis trois jours et avait tenu à leur dire ceci : nous n’étions pas seulement les victimes du système que nous venons de balayer mais aussi, à des degrés divers, « ses co-créateurs » car nous l’avons accepté, supporté, entretenu. Chacun d’entre nous porte donc une part de responsabilité dans le fonctionnement ordinaire de la machine totalitaire. C’est pourquoi, disait-il, je ne vous parle pas seulement « d’eux » mais aussi « de nous » qui avons été habitués à ne pas prêter attention aux autres et y avons consenti jusqu’à ce que nous retrouvions peu à peu le désir d’une fraternité possible.
Plutôt que de diaboliser les uns et d’héroïser les autres, Vaclav Havel appelait chacun à prendre sa part d’une commune responsabilité pour l’avenir : ce quelque chose que, quarante ans durant, nous avons commis contre nous-mêmes, il dépend aujourd’hui de nous d’en tirer les leçons jusqu’au bout et d’en faire, ensemble, quelque chose de positif.
C’est à ce prix, concluait-il, que nous romprons réellement avec « ce climat pourri » et que « l’espoir reviendra dans nos cœurs ».
Vaclav Havel savait que ce ne serait pas facile.
« Nous ressemblons, dira-t-il plus tard dans un discours prononcé à Salzbourg, à ces détenus libérés à l’improviste et qui se désespèrent de décider à chaque pas de leur propre vie ».
Il savait combien la liberté est exigeante car elle ne va pas sans réciprocité, sans responsabilité à l’égard de soi et d’autrui, sans solidarité garante du respect dû à chacun.
Lucide, il observera que le retour de la liberté dans une société qui doit rebâtir des repères moraux et sociaux peut aussi ouvrir la porte aux pires comportements prédateurs.
Après la barbarie de la bureaucratie, la sauvagerie du marché ?
Jamais Vaclav Havel ne s’y est résigné.
On peut discuter tel ou tel de ses choix gouvernementaux mais force est de constater qu’il voyait juste.
7ème leçon : le pouvoir des sans pouvoir
Vaclav Havel avait prévenu ses concitoyens : « le meilleur gouvernement, le meilleur Parlement et le meilleur Président » ne peuvent agir seuls. Une démocratie vivante a besoin de citoyens vigilants et une société décidée à reprendre son destin en mains a besoin que chacun assume sa part d’une responsabilité partagée.
« Le pouvoir des sans pouvoir » est le beau titre d’un essai qu’il a publié dans les années 70 et qui a fait le tour du monde, lu malgré les censeurs dans tous les pays de l’ancien bloc de l’Est mais aussi à l’Ouest, à Pékin, à Téhéran, à Tunis et ailleurs.
Il y développe cette éthique de la société civile ou civique qui est, pour lui, le fondement de la vraie politique et d’un espace public démocratique garanti par un Etat de droit.
Il y explique que, tout pouvoir étant pour partie l’œuvre de ceux qui consentent à son imposition, chacun dispose en conséquence d’un pouvoir de dissidence qui peut gripper et balayer un système inique.
Il ne cessera d’y revenir, affirmant que des citoyens apparemment désarmés mais osant publiquement une parole de vérité et s’encourageant mutuellement détiennent, bien que formellement sans pouvoir, le moyen de remettre l’histoire en marche et de secouer le joug qui les opprime.
Les récents printemps arabes ont démarré comme ça, bravant la peur et à mains nues. La courageuse ténacité d’Aung San Suu Kyi, pour laquelle Vaclav Havel avait demandé le Prix Nobel de la Paix, participe elle aussi de cette histoire au long cours des résistances non violentes qui finissent par ébranler les systèmes les plus fermés.
« Pouvoir des sans pouvoir » pour Havel, réveil de « la communauté des ébranlés » pour Jan Patocka, légitimité démocratique des « n’importe qui » pour le philosophe français Jacques Rancière, indignés et résignés réunis côte à côte par un espoir enfin crédible : chacun le dit avec ses mots mais c’est ainsi que les peuples, sous toutes les latitudes, reprennent leurs affaires en mains.
L’immense mérite de Vaclav Havel est de n’avoir jamais posé à l’homme providentiel mais toujours voulu être, dans l’opposition comme au pouvoir, le porte-parole ou le garant d’un vaste mouvement civique. Il a certes assumé des responsabilités de premier plan mais toujours appelé de ses vœux un partage radicalement démocratique du pouvoir de décider et d’agir.
Jamais l’humanité ne fut pour lui une abstraction. L’épaisseur humaine des choses, l’expérience individuelle, l’existence concrète des gens plus importante que la loi des appareils ou des puissances financières, le refus des stéréotypes qui déshumanisent, la vie, en somme, dont il ne boudait pas les plaisirs tout en étant capable de grands sacrifices pour les idées auxquelles il tenait : j’y vois aussi quelques unes des raisons pour lesquelles le peuple accorda sa confiance à cet homme de cœur qui le comprenait, lui parlait vrai et s’efforça toujours de choisir, contre l’injustice des systèmes d’en haut, la vie et l’émancipation de ceux d’en bas.
8ème leçon : regarder le passé en face et refuser la vengeance
Né dans une famille jadis fortunée et puni pour ses origines « socialement incorrectes », Vaclav Havel fut empêché de faire les études qu’il souhaitait. Dramaturge d’emblée irrespectueux puis dissident avéré, il connut la censure, la prison et dut, pour vivre, exercer toutes sortes de petits métiers.
Il voyait dans son expérience forcée « d’inappartenance » l’une des sources précoces de ses combats ultérieurs
Ses pièces et ses essais font le procès méticuleux d’un système sur lequel, à la différence d’autres dissidents, il ne s’est jamais fait d’illusions.
Il tenait la lucidité sur le passé pour un impératif catégorique et un devoir de toute société à l’égard d’elle-même. Non pour ressasser indéfiniment ou régler sempiternellement des comptes mais parce qu’il y voyait la condition d’une liberté durable et d’un futur émancipé.
« Celui qui a peur de ce qui sera craint aussi de regarder en face ce qui fut. Et celui qui craint de porter le regard sur son propre passé a nécessairement peur de l’avenir » déclarait-il à Salzbourg.
Vaclav Havel n’était soupçonnable d’aucune indulgence pour le système qu’il avait tant combattu mais jamais il ne tomba dans les phobies aveuglantes d’un anti-communisme primaire et sectaire.
A Dubcek, communiste réformateur qui avait tenté, en 1968, d’instaurer un « socialisme à visage humain » vite écrasé par les chars du Pacte de Varsovie, il écrivait au cœur de la défaite ces mots de réconfort : « un acte inspiré par des préoccupations d’ordre moral, bien que sans espoir de produire un effet politique immédiat, peut néanmoins être revalorisé avec le temps ».
Il y fallut vingt ans mais l’histoire donna raison à Havel en même temps que la « révolution de velours », dans un contexte international plus propice du fait de la présence de Gorbatchev au Kremlin, dépassait les objectifs des initiateurs du Printemps de Prague.
Il n’avait pas, dit de lui son camarade de lutte Petr Uhl, « l’esprit de vengeance ».
Adam Michnik, l’ami polonais, a raconté combien Havel était hostile à toute idée de règlement de comptes. Il tenait, dit-il, à trouver « la juste mesure des choses » : « une attitude civilisée et humaine sans pour autant fuir le passé ». Regarder ce passé droit dans les yeux, en tirer les leçons, rendre justice mais « avec mesure, tact, clémence et inventivité », en trouvant le moyen de pardonner.
Les gens, disait aussi Vaclav Havel, ont redouté la police politique pendant quarante ans, il ne faut pas retomber, pour les dix prochaines années, dans une atmosphère de suspicion et de peur.
Tous les dissidents, de l’est et d’ailleurs, n’ont pas cette maîtrise des ressentiments et ce sens de l’intérêt général dans des sociétés moralement épuisées par ce qu’elles ont subi et facilement avides de revanche.
Les plus répressifs sont souvent des ralliés de la 25ème heure, dont les états de service dans la résistance ne sont pas les plus flagrants.
En République tchèque comme dans d’autres pays de l’ancien bloc de l’Est, certains réclament à cors et à cris l’interdiction des partis communistes. Vaclav Havel s’y est toujours refusé au nom de cette liberté d’opinion et d’expression pour laquelle il n’a cessé de se battre.
Parce que ce débat est toujours actuel, il est bon de se rappeler la position à laquelle il s’est toujours tenu.
9ème leçon : l’importance de la solidarité internationale
Vaclav Havel a souvent rappelé l’importance qu’eurent, pour la dissidence, les manifestations de la solidarité internationale. Non qu’elles aient, sur le moment, réussi à ébranler la chape de plomb de régimes répressifs. Mais parce qu’elles étaient, pour l’opposition, la preuve qu’elle n’était pas complètement isolée ni coupée du monde.
Le Festival d’Avignon consacrant en 1982 une nuit solidaire à Vaclav Havel alors emprisonné, François Mitterrand exigeant de le rencontrer lors de sa visite officielle dans la Tchécoslovaquie d’avant 1989, l’aide morale et matérielle apportée par les uns et par les autres, tout cela fut un encouragement important à tenir le coup et garder le cap.
De même que les rencontres clandestines entre opposants des pays de l’Est qui tissèrent des liens de fraternité solides entre les dissidents tchèques, slovaques, hongrois, polonais et bien d’autres.
Vaclav Havel n’oublia pas.
Il considéra toujours comme un devoir impérieux d’apporter à son tour sa solidarité aux militants en lutte pour la liberté. Pour ceux de Birmanie ou de Biélorussie, de Cuba ou de Chine, de Russie ou d’ailleurs, il fut « un frère fidèle » et un défenseur inlassable des droits humains. S’alarmant de l’attitude timorée de l’ONU et prompt à dénoncer les lâches compromissions de la « real politique » de gouvernements pourtant démocratiques.
A l’image des citoyens de ces pays, disait-il, je sais ce qu’est vivre dans un pays où l’Etat contrôle le discours public, pourchasse toute forme d’opposition et réprime sévèrement la liberté d’expression : parce que nous avons, nous aussi, l’expérience directe d’un système totalitaire, notre devoir est de venir en aide à ceux qui affrontent ce que nous avons affronté.
Il disait être fier et honoré que la Charte 77 de Tchécoslovaquie ait, une trentaine d’années plus tard, inspiré en 2008 la Charte 08 des dissidents chinois.
En mars 2009, lors d’un discours où il rendait hommage à Liu Xiaobo, Prix Nobel alors sous les verrous, Vaclav Havel rappelait que, dans les régimes dictatoriaux, il faut se garder de deux écueils : anticiper la réussite au point de lui fixer une échéance (car demain ou dans dix ans, c’est indécidable a priori) et renoncer à croire qu’on peut changer la situation (car il faut garder au cœur l’espoir d’y parvenir).
Jusqu’à sa mort, il a continué d’apporter son soutien aux oppositions chinoise et russe, conseillant à chacune de s’unir sur l’essentiel pour surveiller les manipulations électorales et déjouer les pièges en tous genres de leurs régimes respectifs.
Il considérait que Vladimir Poutine avait instauré un type de dictature sophistiqué qui n’était ni le communisme de l’époque soviétique ni un pur nationalisme mais un système clos décidé à panser la blessure identitaire de l’éclatement de l’URSS par la reconquête de sa puissance et de son influence. Il y voyait une sorte de confrérie mêlant intérêts économiques et politiques, où le premier qui viole les règles du jeu fixées par le pouvoir est impitoyablement éjecté et bon pour la Sibérie.
Il faut, disait-il, maintenir des relations amicales avec la Russie mais en restant exigeant sur la question démocratique – « il n’y a pas d’amitié possible en gardant les lèvres serrées » – et marcher droit en suivant nos principes, quitte à prendre le risque d’avoir moins de gaz ou de pétrole.
Le moins que l’on puisse dire est que la diplomatie sarkozyste ne s’inspire guère de ces sages et fermes recommandations.
A tous ses amis dissidents, Vaclav Havel conseillait de ne pas craindre d’être tournés en dérision ou traités de don Quichotte car « l’amour et la vérité » doit finir un jour par l’emporter sur « la haine et le mensonge ».
10ème leçon : « il faut réveiller l’Europe ! »
Vaclav Havel fut un Européen ardent mais lucide.
Il n’aimait pas le mot d’élargissement et lui préférait celui de retrouvailles de l’Europe avec cette autre partie d’elle-même dont elle avait été artificiellement et brutalement séparée pendant près d’un demi-siècle.
Sur fond de crise économique, sociale, écologique et morale, il voyait avec inquiétude monter les passions égoïstes, les replis identitaires, les haines racistes, le vent mauvais des nationalismes xénophobes, instrumentés par des politiciens populistes. Ici les Roms, ailleurs les immigrés, ailleurs encore telle nationalité minoritaire ou telle religion frappée d’altérité et d’ostracisme : les boucs émissaires sont légion.
Il nous mettait en garde : maltraiter l’autre, c’est s’apprêter, sans le savoir, à se maltraiter soi-même. Si l’Europe occidentale, disait-il, regarde sans rien faire le nationalisme dit « oriental » ou « balkanique », elle donnera, sans même s’en rendre compte, le feu vert à son propre nationalisme potentiel, jamais définitivement jugulé et toujours prêt à renaître quand les temps se durcissent.
Force est de reconnaître qu’aujourd’hui le risque est là, dans l’ancien monde communiste comme dans nos démocraties plus anciennes, au Nord comme au Sud.
Vaclav Havel nous appelait à assumer pleinement ce qu’il tenait pour une valeur majeure de l’Europe : la conscience d’une responsabilité envers le monde.
Ce bel impératif, rappelait-il, a comporté au fil des temps sa face lumineuse (les combats pour la dignité humaine, les libertés fondamentales, l’égalité des droits) et sa face sombre (le colonialisme, l’expansionnisme militaire, le mépris des autres cultures) : à nous de choisir et à l’Europe, en premier lieu, de promouvoir ce qu’il appelait « le visage humble de cette responsabilité envers le monde », sans lâcheté mais sans arrogance, dans un esprit de justice respectueux de l’histoire particulière de chaque peuple.
Il avait pour l’Europe une haute ambition : la construction et la réunification européennes ne pouvaient à ses yeux avoir pour seule justification un utilitarisme plat limité à la constitution d’un grand marché ou, plus près de nous, à la police coercitive des finances publiques des pays de la zone euro
Il n’a cessé de plaider pour une Union européenne qui ne se réduise pas à une institution bureaucratique et technocratique mais exprime avec force la volonté assumée d’une communauté de valeurs, de responsabilités et de destin.
L’Europe n’était pas pour lui l’ennemie des nations mais il voulait qu’elle comprenne que les pays de l’ancien bloc de l’Est, qui venaient à peine de récupérer leur souveraineté, soient sur ce chapitre particulièrement sourcilleux.
Il ne voulait pas d’une Europe à deux vitesses mais d’une Europe pleinement solidaire.
Un dirigeant européen, disait-il aussi, ne peut être seulement « le gardien des douanes, des quotas, des tarifs » ou un préposé à la gestion de la dette. Il me semble, déclarait-il devant le Parlement européen, que la construction européenne se réduit trop à une tâche administrative, économique, commerciale, technique ou technologique : elle en oublie « le sens spirituel, historique, politique de l’intégration », comme si, dans cette arène d’intérêts particuliers au libre jeu desquels nous avons la responsabilité de fixer des limites, « on perdait le sens de l’avenir ».
Il voulait une Europe accueillante à la diversité de ses cultures, de ses religions, de son histoire. Dans « L’Europe que je souhaite », il se prononçait pour l’adhésion de la Turquie car il y voyait une formidable occasion d’écrire un nouveau chapitre de la longue histoire européenne.
Artisan de la réconciliation de son pays avec l’Allemagne, il présenta les excuses de son peuple pour l’expulsion, au lendemain de la deuxième guerre mondiale, de trois millions d’Allemands des Sudètes.
Faute de souffle politique, prévenait-il, l’Europe échouera à entraîner durablement l’adhésion de ses peuples et, par gros temps, les forces de dislocation se feront plus menaçantes.
Le spectacle de la récente crise européenne l’inquiétait, comme un rendez-vous manqué avec l’histoire, lourd de risques à venir.
Il voulait une Europe forte de ses valeurs mais dénuée d’arrogance.
Une Europe capable d’opposer ses règles aux désordres et aux dégâts du capitalisme financier.
Une Europe capable de répondre aux injustices sociales qui brisent les individus et aliènent leur liberté.
Une Europe capable de relever le défi écologique par des politiques anticipatrices et fortes d’une vision à long terme.
Une Europe capable d’assurer sa sécurité, de faire entendre sa voix et d’être utile au monde sans esprit de domination.
Il trouvait le texte du Traité constitutionnel européen indigeste, illisible, encombré de considérations techniques qui auraient dû figurer en annexe au lieu d’en obscurcir l’enjeu et le sens profond.
Il rêvait pour l’Europe d’une Constitution très brève et compréhensible par tous, donnant nos raisons majeures de nous unir : « un texte que les enfants puissent facilement apprendre à l’école ».
Avec son autorité morale, son allergie aux mots creux et son sens de l’histoire européenne, Vaclav Havel aurait certainement écrit un pacte allant à l’essentiel et autrement rassembleur.
Dans ses mémoires d’après-pouvoir, ce cri du cœur : « il faut réveiller l’Europe ! ».
On l’appelait « le président philosophe ».
Pour Milan Kundera, « sa vie est une œuvre d’art ».
Pour François Mitterrand, il était celui qui, « à la charnière de l’Europe divisée, a réveillé le débat sur la place de l’homme dans sa propre société », un exemple de courage et de vérité, par le verbe et par l’action.
A Prague, je lui avais dit la dette de ma génération qui s’est formée intellectuellement, politiquement et moralement au contact de sa réflexion et en solidarité avec les combats des dissidents.
Vaclav Havel, qui sut ne pas fléchir, ne cachait ni ses faiblesses ni ses doutes.
Il confiait sans difficulté que, dépourvu de grandes qualités d’orateur, il éprouvait bien des tourments avec ses discours : alors, disait-il, « j’essaye de les écrire comme de petits poèmes, avec une mélodie, du jus et de l’emphase ».
Au printemps dernier sortait à Prague le premier film qu’il avait lui-même réalisé à partir d’une des ses dernières pièces, « Sur le départ », où il évoque les états d’âme d’un homme d’Etat contraint de céder le pouvoir à un successeur honni. Il commentait cette nouvelle expérience créatrice avec son humour coutumier : « il existe sans doute peu de personnes au monde qui ait été le dernier président d’un pays (la Tchécoslovaquie) puis le premier président d’un nouveau pays (la République tchèque après le départ de la Slovaquie) avant de devenir enfin, à 74 ans, cinéaste débutant ».
En guise de conclusion, cette ultime leçon de fidélité à soi-même et de résistance à tous les conformismes : nous ne devons pas, disait-il, abandonner les convictions qui nous ont inspirés en cédant à la pression des conventions et des stéréotypes ; ce n’est pas nous que nous devons changer mais la politique que nous devons transformer. Bien sûr, ajoutait-il, j’ai compris que la politique a certains principes qu’il faut respecter pour réussir à lui imprimer sa propre marque mais jamais au prix du reniement ni pour se conformer aux modèles dominants de comportement politique.
C’est aussi pour cela – l’honnêteté, la simplicité, la franchise – que, dans son pays, en Europe et dans le vaste monde, Vaclav Havel a suscité tant de respect et d’amitié.
Son message nous donne le courage d’oser d’autres possibles.
Fidèlement,
Ségolène Royal

Franchement, cela fait du bien de lire un tel hommage pour un homme hors du commun mais qui fut emblème de son peuple en assumant pleinement ses responsabilités politiques pendant les moments les plus difficiles de l’histoire de son pays.
Ceux qui devraient en prendre de la graine ne le feront certainement pas préoccupés qu’ils sont par des problèmes terriblement importants n’est-ce-pas : comment ne pas perdre le triple A.
Quand je pense à cela je me dis que nous ne pouvons que donner notre voix à ceux qui nous disent comment ne pas perdre notre liberté en disant non à l’arbitraire : le peuple tchèque y a gagné malgré ses douleurs. Le peuple français doit-il lui perdre ce qui fait sa dignité pour se vendre sur les marchés ?
Vaclav Havel mérite un tel hommage de par ses prises de positions sans équivoque dans la sphère politique à son époque. Effectivement au jour d’aujourd’hui les esprits sont plus orientés perte du AAA que rétrospective sur une époque ou l’on savait encore dire non.